"""Mon corps est une vaste entreprise de risques philosophiques"""

-Onirique freudienne d'une épopée marine-



Nous sommes à la mère. On nage tous dedans, dans son eau. Je suis aux commandes d’un sous-marin : un fauteuil électrique immergé, défiant toutes les règles du genre magnétique. Je déplace ce tank naval dans la flotte en magnant un joystick positionné sur le côté droit et pas au centre du tableau de bord, comme c'est le cas d’habitude. La posture est inconfortable ; le corps enfoui dans les os de la mère et la tête apparente, à la surface, scrutant les horizons qui l’entourent. De sa main distordue et lisse, l’œil de l’engin fait bouger le char aquatique par rotation sur lui-même, guettant en toute discrétion l’ensemble visible des perspectives.

Le bord de mère, est quant à lui, pas en sable. C'est une espèce de mini-colline. Une courbure très peu haute et uniforme qui dissimule le décor au loin. L'envie de savoir ce qui se passe derrière me démange… Je sonde cette colline étendue et en face, j’aperçois un petit chemin bétonné, tracé comme une ligne droite millimétrée. La vue de cette ligne me scotche. Mon obsession du marquage géométrique remonte à la surface et rien qu’à l’idée d’emprunter ce chemin pour l’incarner et devenir le chemin lui-même, provoque en moi un état d’excitation telle que toute l’eau dans laquelle je pataugeais ne se mit à frémir. Bouillant d’agitation; j’arrive à terme, ça y est, il me faut sortir ! Je suis sur le point de quitter la mère et désormais de ne plus y penser, tellement j’ai l’esprit obnubilé par ce chemin envoûtant. Mais en me sentant sortir, alors qu’elle commençait à peine à prendre goût à la chaleur que lui procurait mon bouillonnement dans son antre, la mer se met à user de tout genre de caramboles pour me dissuader de m’en aller d’elle. Elle commence par me titiller gentiment à coups de moqueries infantilisantes en me disant que j’ai le chic de vouloir aller toujours là où personne ne va… Elle gloussait fort pour me faire abandonner, mais en vain je continue à me défaire d’elle. Je la sens la mer ; monter d’un temps et faire de plus en plus de vagues ! Elle s’arroge d’abord le droit de sa gloire passée. Puis elle rougit de jalousie car les autres mers la menacent de se mélanger à elle. Pendant ce temps, je me débats dans ces eaux troubles et constate que le rouge fonce à en devenir noir. Oui ! La mer se noircit, en colère d’avoir succombée à la menace de ses concurrentes. Puis enfin… La mer meurt.

Dans ce cimetière marin, j’arrive envers et contre tous à m’extraire. Ma peau qui était ferraille de sous-marin, désormais s’humanise… jusqu’à pouvoir en ressentir la sensation de jaillissement sur mon enveloppe. Je ressens des sensations de frissons que provoque sur moi la brise cognant ma chair luisante d’eau. Je ne bronche pas et reste d’équerre, déterminé à emprunter cette ligne pour mener à bout ma conquête du territoire relativement invisible. Une fois complètement sorti et séché, j’entreprends de suivre ce petit chemin et grimpe la colline. Arrivé au sommet, je découvre ce qui se trouve de l'autre côté: une seconde mère identique à celle dans laquelle je me trouvais, moi avec les deux mers. Identique ou presque je dirais… Dans le jeu des sept erreurs il n y avait qu’une seule différence et pas des moindre. Dans la seconde mère, il n’y avait aucune mer… Pas une goutte d’eau. Une sécheresse qui aurait pu m’effrayer, mais cette absence n’y change rien, je suis zen, indifférent au vide. Je redescends alors un peu de l'autre versant de cette colline mais ne m’attarde pas et fais aussi vite demi-tour. Je veux retourner dans la première eau, l’originel réceptacle de tant de neiges différentes. Une fois au sommet, en redescendant de nouveau, je décide de propulser à toute vitesse le fauteuil dans l'eau. Elancé comme un rouleau à décompresser des images mentales sur des pages blanches, je veux maintenant me réincarner en jet-ski, après avoir été un sous-marin conquérant J’accélère au maximum sur le chemin en pente et au loin je la vois en face la mer, le dos face à moi, faire des longueurs vers le large. Mais dans cette redescente, je me retrouve catapulté par une force d’inertie contenue à l’intérieur de mon engin mutant. Je finis par en perdre la maitrise. Mon navire chavire, malgré les à-coups de joystick que je lui donne à contre-courant de la mère. Celle-ci me rappelle qu’elle m’avait prévenue de ne pas m’aventurer, même si au final c’est de ma propre fougue machinale que je m’afflige cette noyade… Le fauteuil dérive ainsi vers le flan droit de la mère ; qui sait, je suis peut-être bien en train de sombrer dans son intérieur, dans les eaux de sa mono-hanche de sirène. En tout cas les sirènes retentissent bel-et-bien pour moi et l’eau m’immerge petit-à-petit jusqu’à m’arriver au coup. Les vaguelettes du flux sanguin de la mer me bourrent par les orifices du bas, exerçant ainsi une pression sur les organes qui obstruent mes orifices du haut. Ma gueule implose… Mes yeux quittent leur globe et je les vois partir au fond de l’eau, s’incruster sur un rocher. Quant à ma langue d’alcool, elle s’arrache de moi et va se perdre dans la bouche de nos désirs inavoués. Désormais, mon corps est libéré de tout obstacle. Une fluidité de circulation s’instaure en moi. Mon crane est devenu la jarre du verseau et de celle-ci se déverse tous les torrents de la création. Avant de m’asphyxier dans mes afflux oniriques, je me réveille de cette exquise noyade de la natalité. Bousculé par le bruit du ramassage d’ordures en bas de chez moi. Quelques minutes avant la sonnerie du radioréveil de la contrainte prolétaire.


Cyber littérature. Texte libre d'exploitation (2012)